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A l’heure bleue d’une contre-utopie

Les œuvres qui se donnent l’ambition d’un projet sociétal globalisant ne sont pas si nombreuses, surtout lorsqu’elles s’appuient sur des présupposés scientifiques. François Ronsiaux qui s’attache à une vision monumentale de sites urbains, développe son projet United land depuis plusieurs années. Celui-ci a donné lieu à plusieurs interprétations dont celle des  projections nocturnes in situ de Paris Underwater réalisées dans le 20ème arrondissement de la Capitale pour la Nuit Blanche 2015. Mais sa version finale est un ensemble de photographies réalisées dans une dominante bleuâtre. Si la  lumière bleue est principalement émise par le soleil, elle l’est de plus en plus, en intérieur, par la multiplication des  sources lumineuses artificielles : éclairage halogène, LEDs, écrans d’ordinateurs et de smartphones. Ce choix esthétique a aussi le mérite de lier ces images à la question de la venue du  sommeil ou plutôt de son empêchement puisqu’il est prouvé que la lumière bleue « leurre le cerveau » en émettant les mêmes longueurs d’onde que le soleil durant la journée. Elle trouble ainsi  le rôle de la mélatonine, cette hormone naturelle produite en fin de journée et qui favorise l’endormissement. Symboliquement, l’annonce de cette heure bleue d’une humanité anesthésiée par ses technologies prépare le terrain d’un bouleversement des territoires de la vie.

On peut justement définir l’utopie en terme de « territoire imaginaire, parfaitement organisé où règne la concorde entre les habitants ; on sait que par extension, elle se constitue en modèle pour un projet révolutionnaire audacieux et idéal». Oscar Wilde affirmait son caractère primordial «Aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas». Une des formes physiques souvent utilisées pour la matérialiser est l’île. On peut en voir le fondement dans l‘Utopie de Thomas More. Son île, difficile d’accès, est constituée de 54 villes fortifiées, rigoureusement identiques: « Qui connaît cette ville les connaît toutes, car toutes sont exactement semblables, autant que la nature du lieu le permet ». Ce caractère insulaire et sériel trouve un héritier dans les œuvres de Philippe Calandre, telles Isola Nova (2012) ainsi que dans les suites de ce projet architectural général.

L’artiste luxembourgeois Bert Theis  (1952-2016) a réalisé quant à lui en 2014 une série de photomontages de grands formats à partir de  vues aériennes des villes de Milan, Munich, Paris, Tirana et Turin où la nature envahit l’ensemble des espaces urbains pour en faire une sorte de « jungle urbaine ». Il en écrivait : « Proposées en contrepoint des processus de transformation urbaine et des opérations de spéculation immobilière qui les accompagnent, ces « agglovilles » entendent démontrer qu’une autre ville est possible, parce que son image est possible. ».

La preuve par l’image, son rôle démonstratif,  c’est aussi ce qui guide la production artistique de François Ronsiaux. Le propos général relève plutôt de la dystopie qui consiste à « projeter, à l’opposé de l’utopie, ce que craint l’auteur au lieu de ce qu’il souhaite ». Aujourd’hui, la dystopie est avant tout un genre littéraire, sous-domaine de la science-fiction qui inspire aussi des plasticiens établissant des projections dans un futur à partir d’un présent indésirable. « Toutes deux testent les limites de la réalité, l’utopie approche d’un idéal qu’elle atteint rarement – stoppée par le monde réel– et la dystopie rend visibles différents points de rupture et vulnérabilités » Michael D. GORDIN, Helen TILLEY et Gyan PRAKASH, in Utopia / Dystopia: conditions of historical possibility.

L’une comme l’autre envisagent  des solutions globalisantes. Ainsi on peut voir dans United land le double héritage de deux séries du groupe  florentin d’architectes radicaux réunis sous le label Superstudio. L’ambition générale ferait plutôt allégeance au Monument continu présenté par le groupe  en 1969  qui se voulait « un modèle architectural pour une urbanisation totale ». Ils en déclaraient « l’architecture  est un des rares moyens pour rendre visible l’ordre cosmique sur terre ». Cet ordre ou plutôt ce désordre cosmique Ronsiaux l’envisage comme la suite possible d’une apocalypse géomagnétique en référence à la théorie scientifique de l’inversion des pôles magnétiques de la planète. Le projet s’articule  autour de la « Survival Map», Carte de Survie représentant la planète terre avec un niveau des mers supérieur de plus de 300m. Du fait de la perte de contrôle de l’homme sur son environnement, l’eau devient vecteur nivelant la totalité de l’environnement humain; suite à une redoutée fonte globale des glaces. On peut voir l’antériorité du projet dans la série Sauvetage des centres historiques italiens créé en 1972 par Superstudio suite aux séismes et crues ayant dévasté Florence et Venise « L’homme ne possède désormais d’autre science que celle de sa propre destruction. La ville est aujourd’hui submergée par le fleuve de l’histoire désormais contaminé et transformé en une marée d’eaux usées. »

Nicolas Moulin a revendiqué l’influence des florentins ce qui permet de situer United land au sein d’une famille (restreinte) de créateurs, en lien à des ensembles comme VIDERPARIS  (2001) ou INTERLICHTENSTADT (2009) qui mettent aussi en scène des formes nouvelles de monuments. Ces artistes partagent la volonté de faire œuvre dans une logique traversant leurs différentes propositions sérielles. Les photomontages de François Ronsiaux se partagent entre deux univers colorés, si  la lumière bleue y est dominante ; certaines scènes sont marquées par une ambiance plus froide évoquant des situations glacières. En 2016 ses œuvres plus sculpturales des Ice Clock sont constituées d’un  « Groupe frigorifique, et d’impression 3d en acier inox et impression 3d sur époxy ». L’iceberg en suspension sous une cloche en verre fond en partie et se reconstitue cycliquement, inondant une partie d’un paysage artificiel soutenant la pièce.

Ces différents états d’inquiétudes écologiques quant aux territoires de survie humaine  amènent la création de ce que Michel Lussault appelle des Hyper-Lieux dans son essai sous-titré Les nouvelles géographies de la mondialisation (Seuil 2017). Il les relie à ces phénomènes notamment climatiques où les évènements font lieu, il constate à leur sujet : «Le Monde contemporain est de plus en plus marqué par l’importance prise par l’imagination spatiale de la catastrophe.» Parce que le terme dystopie qui matérialise ces psychoses collectives est peu familier à un large public, on peut  lui  préférer son synonyme de contre-utopie. United land tente une approche ironique de cette mondialisation avec la série des drapeaux customisés au bleu de la catastrophe des nouvelles nations unies.

Christian Gattinoni

Avec humour proche de l’infini.

Après deux décennies de fascination pour une stricte objectivité sur le monde, les photographes semblent avoir envie de rêver à nouveau.

Si la photographie a toujours accompagné la conquête de l’espace, son imperfection lors des premiers vols laissait chacun sur sa faim de détails tout en étant suspendu à la fascination de l’exploit.

Aujourd’hui les prouesses techniques sont beaucoup plus élaborées, les robots et autres vaisseaux incroyablement sophistiqués, mais c’est avec humour et poésie que les artistes et les photographes ont choisi de les traiter, tant il est difficile de croire à leur réalité.

On imagine de la part des scientifiques une envie de partager leurs outils extraordinairement complexes qui semblent prolonger des passions de jeunesse autant qu’ils ouvrent l’immensité de la création.

Les travaux réunis à l’occasion de cette exposition sont sur le fil de l’ambiguïté. Lesquels de ces personnages ne sont pas des jouets, aucun sans doute, lesquels de ces paysages ne sont pas des maquettes, pas plus.

Si l’on s’interroge sur la finalité de certaines situations, certains robots, certaines observations, il n’est qu’une réponse : la mise en scène de ces machines par des artistes sert à nous faire rêver, à nous rappeler que l’on peut se dépasser, à nous montrer qu’il n’y a pas que la guerre qui fait progresser les techniques, mais aussi la conquête de l’infini.

Ils sont loin les dessins irréels du Petit Prince de Saint Exupéry. La poésie et la réjouissante jubilation de la science, mise en valeur par des artistes de talent, constituent la matière d’une exposition exceptionnellement optimiste.

François Hébel
Directeur artistique
Mois de la Photo du Grand Paris 2017

Des artistes à la conquête de l’espace

Que ce soit Blaise Pascal qui écrit au XVIIe siècle : « Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout» ou Neil Armstrong qui déclare le 21 juillet 1969 en foulant le sol de la Lune : « Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité», quand il est question d’univers, nos repères spatio-temporels ne sont plus les mêmes et les échelles changent. D’un seul coup, l’homme s’efface au profit de l’humanité, les kilomètres deviennent des années lumière et les voyages des odyssées.

Au-dessus de nos têtes : le ciel, les étoiles, les planètes, l’espace, l’infini… autant dire l’inconnu. Et comme tout ce qui est inexplorable et intouchable demeure mystérieux, les hommes se sont emparés de ce territoire particulier qu’est l’univers par le biais de l’observation, de la pensée ou du spirituel, dans d’incessants allers et retours entre réalité, imaginaire et fiction.

Cet attrait irrésistible qui s’exerce sur la plupart d’entre nous prend une envergure plus grande encore lorsque les artistes en font l’objet de leur travail. C’est cette fascination qui est à l’origine de Space Oddity, deux expositions conçues par François Ronsiaux qui empruntent leur nom à la chanson de David Bowie sortie quelques mois après que le premier homme ait marché sur la Lune. Si elles sont articulées en deux modules distincts, avec d’un côté des photographes et de l’autre des artistes plasticiens, cet ouvrage, lui, est une invitation à dépasser les frontières. Non seulement celles qui délimitent souvent les catégories -photographie, installation et vidéo, etc.- mais également celles qui séparent ordinairement le scientifique et l’imaginaire, le documentaire et le fictionnel.

Bienvenue dans Space Oddity qui, telle une encyclopédie moderne, est une invitation à la contemplation, à la réflexion et au rêve.

Sophie Bernard

One Artist Imagines What Our Urban World Would Like Look After The Next Ice Age

“Throughout the 21st century, man, with his never-ending drive to control his living environment, finds himself facing the possibility of a temporary existence,” writes French artist Francois Ronsiaux, “as well as the potentiality that life on Earth could end progressively or even abruptly.”

It’s a sobering concept, the thought that the ever-bustling life we know on Earth could end at any moment. Ronsiaux makes this particular future seem ever more real in his series “United Land.” The project turns photographs snapped around the world into stark imagery, manipulated with a perfect amount of paranoia and terror. Our urban spaces as we known them are rendered as submarine, part of an entire planet submerged in the aftereffects of an ice age.

For example, Ronsiaux takes an image of Times Square and filters it through a blue haze, degrading the familiar skyscrapers and billboards until they look like remnants of an apocalypse, left to rot below sea level. To create the scene, he uses a diaphragm correction filter that imitates shadows, captured with a long shot perspective that eliminates all movement — giving, as he explains in a project statement, the impression that the landscape is absent of inhabitants.

For the curious, the water shots used in these montages come from a database of images that Ronsiaux took on the Rangiroa atoll in French Polynesia, a popular destinations for scuba divers. The atoll is the largest in the world, but has been plagued by rising waters in recent years.

“Symbolizing man’s loss of control of the environment, water becomes a regulating vector replacing man’s habitat following a hypothetical ice thaw,” Ronsiaux continues. “Through this immersion the idea of belonging to a political and human territory loses all meaning. It becomes abstract.”

Though Ronsiaux vaguely references socio-economic and environmental deregulation as problems in our contemporary world, his photos aren’t a call to action. The thaw, without context, seems inevitable. If anything, the moral of his story is that our reality is fragile, and ultimately out of our control. Beyond his constructed photographs, Ronsiaux juxtaposes his end-of-times imagery with two installations — one, a “printed swatch” of national flags from around the world, reimagined in different shades of blue; the other, a set of five blank, blue flags that ominously hint at the dominance of water in a post-thaw realm.

Katherine Brooks

PRESSE